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 Ecrivains turcs

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MessageSujet: Ecrivains turcs   Dim 28 Jan 2007 - 14:45

Il n’y a pas que l’Angleterre dans la vie, partons à l’est, à la découverte d’un auteur qui s’est fait un nom sur la scène internationale bien avant d’avoir été consacré par le Nobel en 2006, Ohran Pamuk. Je viens de terminer Neige (prix Médicis étranger 2005), qui m’a fait voyager dans la Turquie profonde à la découverte d’une réalité qui est loin d’être claire pour le lecteur moyen.

Je pense que le fait que le lieu de l’action, Kars, et le nom du héros, Ka, aient des sonorités aussi voisines n‘est pas anodin (en plus, en turc, neige se dit "kar"). La ville est à mon avis un personnage central du roman, de même que la neige qui tombe presque sans discontinuer et isole complètement la cité. Kars, située à l’extrême nord-est de la Turquie, est représentative du brassage de population que ce pays a connue. D’abord arménienne, conquise par les turcs puis par les Mongols, soumise longtemps à une forte influence russe (elle fut même incorporée à la Russie entre 1878 et 1918), la ville a connu la prospérité durant des siècles avant de s’enfoncer dans un déclin que les tensions politiques dues au problème kurde n’ont pas contribué à freiner. Mise à part la question du déclin, Kars est très représentative de la réalité turque hors d’Istanbul et des régions touristiques et le roman de Pamuk nous permet de découvrir un pays complexe, rongé de tensions liées la religion, à la démocratie et la place du pays dans le contexte international, tout ceci du point de vue d’un intellectuel pétri de culture européenne, réfractaire à l’emprise de la religion sur la vie quotidienne mais à l’âme profondément turque. Ce qui explique sans doute les doutes et les hésitations qui agitent le héros, Ka, un poète exilé en Allemagne et revenu dans son pays natal à l’occasion de la mort de sa mère. Ka navigue en quelque sorte à vue entre les diverses sollicitations que son statut d’observateur lui imposent. En sa compagnie on réfléchit sur la religion et ses extrémismes, sur la place des femmes dans la société, sur l’amour, sur l’engagement politique, sur les tiraillements entre islam et laïcité, entre attirance pour l’Europe et attachement à une certaine identité turque et on se sent un peu ballotté par la diversité des points de vue abordés et par le flou de certains personnages, dont on a peine à comprendre les motivations.

Car le ton du livre est assez spécial, frôlant souvent l’absurde, à l’image du directeur du journal local, La Gazette de la ville frontière, écrivant et publiant le compte-rendu des événements avant que ceux-ci ne se produisent. J’en suis restée un peu déroutée. Je me demande si la langue turque ne donne pas une musique particulière une fois traduite, peut-être parce qu’elle est éloignée de la langue française par sa construction et que son vocabulaire a des nuances différentes (mais ça c’est une totale supposition de ma part, je n’en ai en fait aucune idée). Dans Neige, cela va parfois jusqu’à la maladresse de style, mais c’est peut-être tout simplement un problème de traduction. Je ne peux tout de même pas me permettre de critiquer le style d’un prix Nobel de littérature. affraid Cette impression de décalage pourrait également être due à la différence de mentalité. Comme le dit l’un des protagonistes : « Personne ne peut nous comprendre de loin. » Autre point déconcertant : l’histoire d’amour que vit Ka ne parvient jamais à être convaincante, par une sorte de peur ou de maladresse du héros. On comprend mal les raisons qui le font tomber amoureux d’Ipek, si ce n’est sa beauté, et ce qui peut séduire la jeune femme n‘est pas plus évident.

Je dois avouer avoir été finalement déçue par ce livre, que j’assimilerais plus à une longue rêverie politico introspective qu’à un roman à suspense tel que présenté sur la quatrième de couverture. Je vous mets ci-dessous le résumé qui y figure mais je vous recommande de ne pas le lire si vous avez peur des spoilers, car l’intrigue est relativement mince et l’un de ses principaux tournants y est dévoilé.

Citation :
Le jeune poète turc Ka – de son vrai nom Kerim Alakusoglu – quitte son exil allemand pour se rendre à Kars, une petite ville provinciale endormie d'Anatolie. Pour le compte d'un journal d'Istanbul, il part enquêter sur plusieurs cas de suicide de jeunes femmes portant le foulard. Mais Ka désire aussi retrouver la belle Ipek, ancienne camarade de faculté fraîchement divorcée de Muhtar, un islamiste candidat à la mairie de Kars.
À peine arrivé dans la ville de Kars, en pleine effervescence en raison de l'approche d'élections à haut risque, il est l'objet de diverses sollicitudes et se trouve piégé par son envie de plaire à tout le monde : le chef de la police locale, la sœur d'Ipek, adepte du foulard, l'islamiste radical Lazuli vivant dans la clandestinité, ou l'acteur républicain Sunay, tous essaient de gagner la sympathie du poète et de le rallier à leur cause. Mais Ka avance, comme dans un rêve, voyant tout à travers le filtre de son inspiration poétique retrouvée, stimulée par sa passion grandissante pour Ipek, et le voile de neige qui couvre la ville. Jusqu'au soir où la représentation d'une pièce de théâtre kémaliste dirigée contre les extrémistes islamistes se transforme en putsch militaire et tourne au carnage.
Neige est un extraordinaire roman à suspense qui, tout en jouant habilement avec des sujets d'ordre politique très contemporains – comme l'identité de la société turque et la nature du fanatisme religieux –, surprend par ce ton poétique et nostalgique qui, telle la neige, nimbe chaque page.


Pour découvrir Orhan Pamuk, je conseillerais plutôt Mon nom est Rouge, un thriller ayant pour cadre l’atelier d’enluminure du sultan Mourad III. Je l’ai nettement préféré à Neige, d’une part pour son cadre (j’ai un faible pour Istanbul), son contexte historique et pour son intrigue, très bien construite. On retrouve de nombreux thèmes très proches dans les deux livres (relation entre religion et art, entre pouvoir et libre choix, difficultés de l’état amoureux), dans les deux cas on a l’impression d’être transporté dans un autre monde, mais Mon nom est Rouge me semble bien plus passionnant et dans l’ensemble mieux écrit. Pour vous mettre en bouche, une excellente présentation du roman :

Citation :


Mon Nom est rouge (titre original: Benim adim kirmizi) ne déroge pas aux habitudes de la maison Pamuk. C'est un souk impressionnant, un kaléidoscope monstre où l'Histoire louvoie entre son avant et son après, où le passé permet d'éclairer le présent d'une lumière noire. Car on se doute bien que ce lointain XVIe siècle que peint l'écrivain turc est aussi un miroir de notre temps: il y a de la censure dans l'air, des anathèmes, des fatwas intellectuelles, des turbans enragés et des Corans qui tuent. A quoi s'ajoutent toutes les «baboucheries» d'un Orient d'Epinal que Pamuk ressuscite admirablement, entassant sur son tapis volant tout ce que l'empire ottoman comptait de vizirs et d'eunuques, de pachas et de derviches.

Il fait froid, en cet hiver 1591. La frileuse Istanbul se recroqueville dans son burnous de légendes et M. Délicat, un maître enlumineur, s'apprête à se faire trucider. C'est son cadavre sanguinolent qui nous parle, du fond du puits où l'a jeté une main assassine... Un meurtre crapuleux? Non, plutôt une vengeance du ciel. Car M. Délicat avait commis l'impardonnable: il avait illustré un livre d'heures à la manière italienne, à la manière des infidèles, en bravant les lois de l'islam et en violant les interdits esthétiques de l'époque. Un véritable crime puisque – chose impensable dans l'Istanbul du XVIe siècle – cet impie avait osé introduire la perspective dans ses miniatures et, comble de l'infamie, «peindre, comme en Europe, le visage du sultan en grandeur nature, avec tous les détails, comme les païens, comme les portraits que font les chrétiens, qui ne peuvent s'empêcher d'être des idolâtres».

Voilà comment on se retrouve aux enfers. Qui a tué M. Délicat? Commence alors un thriller haletant, une enquête à la Umberto Eco au fil de laquelle s'empoigneront modernistes et traditionalistes, novateurs et conservateurs, dans ce bastion musulman rigoriste où l'islam s'infiltre partout. Jusque dans les ateliers des miniaturistes et dans les encriers des écrivains. Souvenons-nous de l'affaire Rushdie, et nous voyons où Pamuk veut en venir.

Mais son roman est aussi une mine d'érudition qui accumule les réflexions sur la peinture, les intrigues de cour, les tableaux d'époque, avec de multiples courts-circuits entre les violences d'aujourd'hui et les fanatismes d'hier. «Le passé, dit l'auteur du Livre noir, est plus plastique que le présent. C'est un endroit vide, où plus personne ne vit et où on est libre de manipuler la réalité.» De ces manigances, seuls les morts pourraient se plaindre. Mais pas les lecteurs de Pamuk, un illusionniste qui sait si bien gamberger, si bien mentir pour dire à ses contemporains leurs quatre vérités.

André Clavel, Le Temps, 1er décembre 2001

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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Ven 14 Déc 2007 - 19:19

je venais faire un tour pour que Cat se sente moins seule^^ si ma pal était mins grande, je lirais ces livres demain!
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Jeu 2 Sep 2010 - 8:29

C'est un peu comme référence pour moi-même que je poste le lien suivant, vu le succès de ce topic. lol!

Un article très intéressant sur Elif Shafak, une romancière dont j'ai très envie de découvrir l'oeuvre (La bâtarde d'Istanbul est sur ma PAL). Arrow

Extraits de l'article : son parcours ainsi qu'un résumé de ses quatre livres que l'on peut trouver en français.

ELIF SHAFAK

1971 Naissance à Strasbourg. Père philosophe, mère diplomate.

Années 70 et 80 Suit sa mère divorcée en Espagne, Allemagne, Jordanie.

1991 Maîtrise en Gender Studies et doctorat en sciences politiques à la Middle East Technical University d’Ankara.

1998 Prix Mevlana pour son premier roman, Pinha (non traduit).

Années 90 à 2000 Enseigne l’histoire à Istanbul puis les Gender Studies et les Creative Writing dans différentes universités américaines, Massachusetts, Michigan, Arizona, Boston.

2000 Prix de l’Union des écrivains de Turquie pour Mahrem (Le regard interdit), non traduit.

2002 Publication de The Saint of Incipient Insanities, son premier écrit en anglais.
2006 Procès en Turquie pour La bâtarde d’Istanbul, acquittement.
Naissance de sa fille Zelda. Dépression.

2008 Naissance de son fils Zahir.

2009 Nommée International Rising Talent au 5e Women’s Forum à Deauville.

2010 Participation à la conférence TED à Oxford.
S’apprête à partir pour un an à Londres enseigner au Kingston College.

Soufi, mon amour
Paru en 2009 en anglais et en turc, cette année en français. La relation amoureuse entre une femme au foyer de Boston et un photographe hollandais adepte du soufisme.

Lait noir
Ecrit en turc, paru en 2009 en français. Le récit de la dépression postnatale qui a suivi la naissance de sa fille en 2006, doublé d’une réflexion sur la condition des femmes-écrivains. Drôle et bouleversant.

Bonbon Palace
Ecrit en turc en 2002, paru en français en 2008, ce roman choral et touffu décrit la vie haute en couleur d’un immeuble populaire du cœur d’Istanbul. Un cri d’amour à cette ville et ses habitants.

La bâtarde d’Istanbul
Paru en 2006 en anglais et en 2007 en français. Le destin croisé d’une famille de femmes turques d’Istanbul et d’Arméniens émigrés aux Etats-Unis. Ample et poignant.

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serendipity
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Jeu 2 Sep 2010 - 14:10

Cat, je découvre ce topic et j'ai jeté un oeil à l'article que tu nous as signalé. TU as suscité mon intérêt Wink (étant donné la taille de ma PAL je ne te promets cependant pas de revenir poster ici en 2010 Embarassed )
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Dim 7 Nov 2010 - 15:02

Je recopie ici l'avis sur La bâtarde d'Istanbul que Nephtis a posté dans le topic Que lisez-vous en ce moment.

Nephtis a écrit:
Cat j'ai été pas mal déçue par La batarde D'Istanbul, c'est un roman qui part dans tous les sens, qui aborde trop de thème ( le drame familliale, le problème politique, la culpabilité, le pardon, la condition des femmes, le métissage etc...) et finalmeent nous laisse sur notre fin, les personnages sont à peine esquissées que l'on passe à autre chose, et la fin en quelques pages laisse vraiment l'impression d'avoir été baclée, comme si l'auteur m^me était fatiguée de ne pas savoir où nous conduire....

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majeanne
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Mer 21 Sep 2011 - 10:47

Je termine "Mon nom est rouge" que j'ai aimé malgré quelques longueurs je trouve.

Pamuk insiste trop à mon sens sur cette rivalité entre la traditionnelle école persane de peinture et la nouvelle façon
italienne de peindre. J'ai eu le sentiment qu'il voulait enfoncer l'argument dans mon crâne à coup de massue.

Ceci dit j'ai pris un réel plaisir à ces courts chapitres choisissant chaque fois un narrateur différent, personnage de l'histoire ou même objet, couleur....

L'écriture est belle, simple, fluide.

Même si la connaissance du coupable de l'assassinat de l'enlumineur ne m'importait guère, la longue recherche du coupable à travers le ressenti de tous ces narrateurs était passionnante. Les multiples digressions sous forme d'histoires nous renseignant abondamment sur cette culture ottomane du XVI° siècle.

J'ai été un peu agacée par le personnage de la belle Shékuré qui ne sait pas trop ce qu'elle veut et qui laisse les circonstances décider pour elle. Mais n'oublions pas l'époque et la condition de la femme.

Cette façon de peindre, ce cadre rigide et figé, cette façon de trouver la beauté dans un effacement total de l'artiste, cette conclusion même de la vie du peintre par la cécité qui en résulte et qui est même parfois choisie est un monde à l'opposé de celui que nous connaissons du culte de la personnalité.
Peut être avons nous à trouver un équilibre entre les deux et peut être est ce aussi l'un des messages de Pamuk.

Bref une lecture à côté de laquelle il ne faut pas passer, à la fois pour l'intérêt du fond et l'originalité de la forme. sunny

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Ysabelle
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Mer 21 Sep 2011 - 14:13

Je découvre ce topic grâce à majeanne qui vient de le remonter avec ses commentaires sur "Mon nom est rouge". Je n'ai pas encore lu ce livre qui m'a été recommandé et m'attend chez une amie.
J'ai en revanche lu "La bâtarde d'Istanbul" que j'ai beaucoup apprécié. Je ne me souviens pas de tout mais je l'ai trouvé très riche en information et en émotions.
Il y a quelques années j'ai découvert Nazim Hikmet, poète et écrivain très controversé dans son pays en raison de son choix du marxisme . Sa vie est un roman à elle seule, tant il a vécu bien des déboires : prison, exile, vie sentimentale tumultueuse,...Il a passé près de 17 ans en prison et fut libéré l'été 1950. A Paris, un Comité pour sa libération, composé de célébrités, dont Tristan Tzara et Aragon l'a soutenu. Nazim Hikmet est issu d'une famille noble et bourgeoise et est le petit fils d'un Pacha.
Déchu de la nationalité turque, il a pris la nationalité polonaise et reçut le prix international de la paix en 1955.
Ses textes sont très beaux et font partie de ce qu'on appelle la poésie libre. Il a également écrit des pièces, romans et contes. Malheureusement je ne me souviens que d'un titre de roman "La vie est une belle chose", connu aussi sous : "Les romantiques"
Voici Un extrait:

- Dis-nous donc un poème, me dit Ziya. Je leur en lis un : Je suis communiste, je suis amour des pieds à la tête amour : voir, penser, comprendre, amour : l'enfant qui naît, la lumière qui avance, amour accrocher une balançoire aux étoiles, amour : tremper l'acier avec mille peines. Je suis communiste, je suis amour des pieds à la tête... J'ai traduit le poème en russe, pour Anouchka et Maroussa. Ismail allume sa cigarette au feu de la mienne -Un beau poème, me dit-il, puis il se lève, il ouvre la fenêtre, le soleil pénètre dans la pièce : -La vie est belle, mon vieux, dit-il.


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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Mer 21 Sep 2011 - 14:45

Merci beaucoup pour cet avis sur Mon nom est Rouge, Majeanne. sunny Comme toi j'avais trouvé quelques petits défauts à ce livre mais j'avais été emportée par le charme de l'écriture de Pamuk.

Merci à toi aussi, Ysabelle, de nous avoir présenté Nazim Hikmet, je ne connaissais pas du tout. Et de m'avoir confirmée dans mon envie de lire bientôt La Bâtarde d'Istanbul. cheers

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Petit Faucon
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MessageSujet: Orhan PAMUK, stambouliote, prix Nobel de littérature 2006   Lun 3 Juil 2017 - 15:39

Orhan PAMUK, écrivain turc natif d'Istamboul et y ayant passé toute sa vie, né en 1952, prix Nobel de littérature 2006.



Orhan Pamuk est un écrivain assez rare, il a écrit une dizaine de romans seulement, et qui a un univers assez original. Ce n'est pas un écrivain politique, c'est plutôt un écrivain de l'imaginaire et des méandres, de la mélancolie.
Né dans une famille progressiste et aisée d'Istamboul, il est amoureux de sa ville ; il a d'abord voulu être peintre puis architecte, avant de s'orienter vers l'écriture vers l'âge de 22 ans.
Je l'aime beaucoup, mais il ne se donne pas facilement au lecteur je trouve, il faut l'apprivoiser et le cotoyer un moment avant que son charme opère ; il a un univers assez onirique, le réel existe et est présent dans plein de détails, et en même temps on a souvent l'impression de rêver dans ses livres, des évenements se produisent qui ne sont pas logiques, et il est à l'opposé du réalisme romanesque.
Il aime beaucoup le cinéma, surtout celui de sa jeunesse, les années 60 et 70.

Son oeuvre est centrée autour de plusieurs thématiques :
* être soi-même, être authentique, se trouver en temps qu'être humain, et le thème du double, et de l'exclusion du groupe.
* comment avoir une voix en temps que turc, que stambouliote, alors que la "vraie vie littéraire" est si loin (Etats-Unis, Europe), et que Pamuk se perçoit comme un écrivain de pays pauvre, mais sans avoir la révolte et la colère des écrivains issus du Tiers-monde.


De lui j'ai lu :

3 romans :

Mon nom est rouge (1998) : (résumé par wiki)
Le récit se déroule dans le milieu des peintres miniaturistes à Istanbul vers la fin du XVIe siècle : c'est une enquête policière doublée d'une intrigue amoureuse, qui contient aussi de nombreuses allusions à l'histoire de la peinture de miniatures.
L'œuvre a remporté plusieurs récompenses, dont le Prix du Meilleur livre étranger en 2002.

C'est mon préféré ; il ne faut pas le lire comme un policier, mais plus comme une immersion dans un monde oublié, celui des miniaturistes ottomans, avec au coeur du livre la confrontation entre représentation traditionnelle orientale des animaux, des bâtiments et des personnages (hiératiques, très colorés, sans ombre, très ornementés), et l'influence de la perspective en peinture avec la Renaissance : c'est véritablement passionnant, un débat entre tradition et changement.

Neige (2002) : (résumé par wiki)
Ka est un poète turc revenu d'un long exil en Allemagne, et qui se rend à Kars près de la frontière arménienne, pour enquêter sur une « épidémie » de suicides de jeunes filles voilées qui n'acceptent pas les contraintes laïques interdisant le voile dans les écoles et à l'université. Il découvre dans la ville, peu à peu bloquée par d'imposantes chutes de neige, les tensions créées par les élections municipales imminentes que devraient remporter les partis religieux. Il y retrouve aussi une jeune femme jadis aimée, İpek qui vient de divorcer, et avec qui il veut renouer.
Il rencontre diverses personnalités comme Muhtar, l'ancien mari d'İpek candidat timoré du parti religieux, ou Saadettin Efendi, un responsable musulman charismatique avec qui il débat de religion et de laïcité avant d'assister à l'assassinat du directeur de l'École normale hostile au port du voile dans son institution et son témoignage est recueilli par la police.

Les voies de communication se libèrent finalement et Ka, menacé pour son manque de conviction religieuse — qui passe pour de l'athéisme aux yeux de certains —, et pour sa participation indirecte aux événements, quitte la ville sous protection militaire en ayant échoué, malgré un début de liaison intime, à convaincre İpek de partir avec lui car elle estime qu'il a livré un responsable islamiste.

C'est son roman le plus ouvertement politique, et le plus complexe aussi ; il y a de nombreux thèmes : l'exil, l'islamisation de la société turque, la question kurde, la reconnaissance du génocide arménien, la place du poète et de l'art en général dans la société, la violence pour faire triompher ses idées ...

Le livre noir (1990) : (résumé par wiki)
Galip, jeune avocat, se lance à la recherche de sa femme Ruya (littéralement «Rêve» en turc), qu'il aime depuis l'enfance. Pendant une semaine, jour et nuit, il parcourt la ville avec pour seul indice une lettre mystérieuse que lui a laissée son épouse. Tour à tout persuadé qu'il ne s'agit que d'un jeu et angoissé de ne pouvoir la retrouver, il rappelle à sa mémoire de lointains souvenirs du passé militant de Ruya. Il relit inlassablement les écrits de Djélâl, le demi-frère de sa femme, un journaliste du Milliyet et un homme réservé que Galip ne peut s'empêcher d'admirer et qui, étrange coïncidence, semble avoir lui aussi disparu.
Double quête étrange, le récit devient une remise en question de toutes les certitudes. Malgré lui, Galup doit redéfinir sa propre identité et celle de sa ville, Istanbul, qui, pendant la saison froide s'avère, comme rarement, un décor enneigé, boueux et ambigu.

Le livre est assez nonchalant, assez étrange, sans véritable fin ni début ; mais il agit sur le lecteur avec beaucoup de charme.


et deux essais :

Istamboul souvenirs d'une ville (2003) : c'est une série de petits textes illustrés de magnifiques photos noir et blanc sur son Istamboul, les quartiers où il a vécu (Beyoglu, Beçiktaç, ...), le Bosphore omniprésent, les écraivains ayant décrit la ville, les peintres qui l'ont dessinées, le regard des Occidentaux sur la ville au XIXe, et des souvenirs personnels.

J'ai vraiment eu un coup de coeur pour ce livre.

D'autres couleurs (1999) : ce sont 76 petits textes, articles, essais ou réflexions, ainsi que son discours d'admission au prix Nobel ; par exemple, j'en ai cité un Neuf notes sur les couvertures de livres que je recopie ici, dans le topic Premières de couverture :


Spoiler:
 



Je voudrais lire aussi Le château blanc, cet été j'espère.
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Lun 3 Juil 2017 - 22:00

Petit Faucon,  merci pour la présentation de cet écrivain. Ses oeuvres semblent suffisamment intrigantes pour m'intéresser. Je ne connais pas d'écrivains turcs à mon grand regret à part le poète Nazim Hikmet . Si j'en ai lu dans le passé, ma mémoire ne semble pas avoir retenu des noms.  scratch
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Petit Faucon
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Mar 4 Juil 2017 - 9:20

Merci Ysabelle !
Je pense qu'il n'y a pas beaucoup d'écrivains turcs dont les oeuvres passent la frontière de leur pays, peut-être parce que le seul pays turcophone est la Turquie, et qu'il n'a jamais été envahi (dixit Pamuk), et que donc il n'a pas de sphère d'influence culturelle en dehors de ses frontières.
Je ne suis jamais allée en Turquie, mais j'ai toujours été amoureuse de l'Istanbul qu'on rencontre dans les livres de Pamuk.

Je connais Nazim Hikmet aussi, mais seulement mis en chanson et chanté par Yves Montand. Wink
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Cassandre
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Mar 4 Juil 2017 - 10:05

Merci pour l'ouverture de ce topic, Petit Faucon cheers Je ne connaissais pas cet auteur mais il m'intéresse grâce à ta présentation drunken
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Petit Faucon
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Mar 4 Juil 2017 - 10:24

Merci Cassandre de tes encouragements sunny
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Mar 4 Juil 2017 - 12:25

Merci pour l'ouverture de ce topic Petit Faucon Very Happy

On m'a dit beaucoup de bien de "Neige" mais je ne suis pas -pour l'instant- dans une phase propice à la découverte de cet auteur. Un jour peut-être Razz

Ysabelle a écrit:
Je ne connais pas d'écrivains turcs à mon grand regret à part le poète Nazim Hikmet . Si j'en ai lu dans le passé, ma mémoire ne semble pas avoir retenu des noms.  scratch

En te lisant Ysabelle, j'ai pensé à Metin Arditi (dont j'ai aussi entendu dire beaucoup de bien Wink ). Mais après avoir vérifié, s'il est bien né en Turquie, il est aujourd'hui considéré comme un auteur suisse francophone
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Ysabelle
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Mar 4 Juil 2017 - 12:37

Certaines oeuvres ont été traduites en langue arabe. L'empire ottoman ayant occupé une partie de ces pays comme l'Égypte et le Maghreb,  il y avait une influence sur la littérature. Les poèmes andalous sont chantés en plusieurs langues, dont le turque. 
J'ai traduit pour un thésard yémenite quelques références de la poésie soufiste, notamment l'amour dans le soufisme. De l'arabe au français bien sur Laughing . Je ne comprends pas le turc. Je n'ai pas gardé grand chose malheureusement mais je vais essayer de chercher si j'ai gardé quelque chose. C'est d'une grande beauté. Peut-être ce n'est pas le bon topic pour parler de la littérature turque en général.  Very Happy

Edit : Serendipity, je ne connais pas cet écrivain. Pourrais tu en dire plus sur ses oeuvres ?
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Mar 4 Juil 2017 - 14:16

Ysabelle a écrit:
Serendipity, je ne connais pas cet écrivain. Pourrais tu en dire plus sur ses oeuvres ?

Je ne peux pas t'en dire plus Ysabelle malheureusement (outre qu'il est aussi le cousin de Pierre Arditi ) . J'ai entendu des échos positifs de ses livres et j'ai gardé son nom en tête Wink
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Mar 4 Juil 2017 - 16:39

Voilà un personnage très énigmatique. Turc, suisse et un cousin français  lol!  Il me ressemble  Laughing
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Jeu 7 Sep 2017 - 15:48

En faisant quelques recherches dans les couloirs oubliés de l'Auberge, je suis tombée sur un sujet "écrivains turcs"
dans lequel Cat47 parle de Neige et de Mon nom est rouge et majeanne de Mon nom est rouge.

Je me permets donc de copier leur compte-rendu ci-dessous :

cat47 a écrit:
Il n’y a pas que l’Angleterre dans la vie, partons à l’est, à la découverte d’un auteur qui s’est fait un nom sur la scène internationale bien avant d’avoir été consacré par le Nobel en 2006, Ohran Pamuk. Je viens de terminer Neige (prix Médicis étranger 2005), qui m’a fait voyager dans la Turquie profonde à la découverte d’une réalité qui est loin d’être claire pour le lecteur moyen.

Je pense que le fait que le lieu de l’action, Kars, et le nom du héros, Ka, aient des sonorités aussi voisines n‘est pas anodin (en plus, en turc, neige se dit "kar"). La ville est à mon avis un personnage central du roman, de même que la neige qui tombe presque sans discontinuer et isole complètement la cité. Kars, située à l’extrême nord-est de la Turquie, est représentative du brassage de population que ce pays a connue. D’abord arménienne, conquise par les turcs puis par les Mongols, soumise longtemps à une forte influence russe (elle fut même incorporée à la Russie entre 1878 et 1918), la ville a connu la prospérité durant des siècles avant de s’enfoncer dans un déclin que les tensions politiques dues au problème kurde n’ont pas contribué à freiner. Mise à part la question du déclin, Kars est très représentative de la réalité turque hors d’Istanbul et des régions touristiques et le roman de Pamuk nous permet de découvrir un pays complexe, rongé de tensions liées la religion, à la démocratie et la place du pays dans le contexte international, tout ceci du point de vue d’un intellectuel pétri de culture européenne, réfractaire à l’emprise de la religion sur la vie quotidienne  mais à  l’âme profondément turque. Ce qui explique sans doute les doutes et les hésitations qui  agitent le héros, Ka, un poète exilé en Allemagne et revenu dans son pays natal à l’occasion de la mort de sa mère. Ka navigue en quelque sorte à vue entre les diverses sollicitations que son statut d’observateur lui imposent. En sa compagnie on réfléchit sur la religion et ses extrémismes, sur la place des femmes dans la société, sur l’amour, sur l’engagement politique, sur les tiraillements entre islam et laïcité, entre attirance pour l’Europe et attachement à une certaine identité turque et on se sent un peu ballotté par la diversité des points de vue abordés et par le flou de certains personnages, dont on a peine à comprendre les motivations.

Car le ton du livre est assez spécial, frôlant souvent l’absurde, à l’image du directeur du journal local, La Gazette de la ville frontière, écrivant et publiant le compte-rendu des événements avant que ceux-ci ne se produisent. J’en suis restée un peu déroutée. Je me demande si la langue turque ne donne pas une musique particulière une fois traduite, peut-être parce qu’elle est éloignée de la langue française par sa construction et que son vocabulaire a des nuances différentes (mais ça c’est une  totale supposition de ma part, je n’en ai en fait aucune idée). Dans Neige, cela va parfois jusqu’à la maladresse de style, mais c’est peut-être tout simplement un problème de traduction. Je ne peux tout de même pas me permettre de critiquer le style d’un prix Nobel de littérature. affraid Cette impression de décalage pourrait également être due à la différence de mentalité. Comme le dit l’un des protagonistes : « Personne ne peut nous comprendre de loin. » Autre point déconcertant : l’histoire d’amour que vit Ka ne parvient jamais à être convaincante,  par une sorte de peur ou de maladresse du héros. On  comprend mal les raisons qui le font tomber amoureux d’Ipek, si ce n’est sa beauté,  et ce qui peut séduire la jeune femme n‘est pas plus évident.  

Je dois avouer avoir été finalement déçue par ce livre, que j’assimilerais plus à une longue  rêverie politico introspective qu’à un roman à suspense tel que présenté sur la quatrième de couverture. Je vous mets ci-dessous le résumé qui y figure mais je vous recommande de ne pas le lire si vous avez peur des spoilers, car l’intrigue est relativement mince et l’un de ses principaux tournants y est dévoilé.

Citation :
Le jeune poète turc Ka – de son vrai nom Kerim Alakusoglu – quitte son exil allemand pour se rendre à Kars, une petite ville provinciale endormie d'Anatolie. Pour le compte d'un journal d'Istanbul, il part enquêter sur plusieurs cas de suicide de jeunes femmes portant le foulard. Mais Ka désire aussi retrouver la belle Ipek, ancienne camarade de faculté fraîchement divorcée de Muhtar, un islamiste candidat à la mairie de Kars.
À peine arrivé dans la ville de Kars, en pleine effervescence en raison de l'approche d'élections à haut risque, il est l'objet de diverses sollicitudes et se trouve piégé par son envie de plaire à tout le monde : le chef de la police locale, la sœur d'Ipek, adepte du foulard, l'islamiste radical Lazuli vivant dans la clandestinité, ou l'acteur républicain Sunay, tous essaient de gagner la sympathie du poète et de le rallier à leur cause. Mais Ka avance, comme dans un rêve, voyant tout à travers le filtre de son inspiration poétique retrouvée, stimulée par sa passion grandissante pour Ipek, et le voile de neige qui couvre la ville. Jusqu'au soir où la représentation d'une pièce de théâtre kémaliste dirigée contre les extrémistes islamistes se transforme en putsch militaire et tourne au carnage.
Neige est un extraordinaire roman à suspense qui, tout en jouant habilement avec des sujets d'ordre politique très contemporains – comme l'identité de la société turque et la nature du fanatisme religieux –, surprend par ce ton poétique et nostalgique qui, telle la neige, nimbe chaque page.

Pour découvrir Orhan Pamuk, je conseillerais plutôt Mon nom est Rouge, un thriller ayant pour cadre l’atelier d’enluminure du sultan Mourad III. Je l’ai nettement préféré à Neige, d’une part pour son cadre (j’ai un faible pour Istanbul), son contexte historique et pour son intrigue, très bien construite. On retrouve de nombreux thèmes très proches dans les deux livres (relation entre religion et art, entre pouvoir et libre choix, difficultés de l’état amoureux), dans les deux cas on a l’impression d’être transporté dans un autre monde, mais Mon nom est Rouge me semble bien plus passionnant et dans l’ensemble mieux écrit. Pour vous mettre en bouche, une excellente présentation du roman :  

Citation :


Mon Nom est rouge (titre original: Benim adim kirmizi) ne déroge pas aux habitudes de la maison Pamuk. C'est un souk impressionnant, un kaléidoscope monstre où l'Histoire louvoie entre son avant et son après, où le passé permet d'éclairer le présent d'une lumière noire. Car on se doute bien que ce lointain XVIe siècle que peint l'écrivain turc est aussi un miroir de notre temps: il y a de la censure dans l'air, des anathèmes, des fatwas intellectuelles, des turbans enragés et des Corans qui tuent. A quoi s'ajoutent toutes les «baboucheries» d'un Orient d'Epinal que Pamuk ressuscite admirablement, entassant sur son tapis volant tout ce que l'empire ottoman comptait de vizirs et d'eunuques, de pachas et de derviches.

Il fait froid, en cet hiver 1591. La frileuse Istanbul se recroqueville dans son burnous de légendes et M. Délicat, un maître enlumineur, s'apprête à se faire trucider. C'est son cadavre sanguinolent qui nous parle, du fond du puits où l'a jeté une main assassine... Un meurtre crapuleux? Non, plutôt une vengeance du ciel. Car M. Délicat avait commis l'impardonnable: il avait illustré un livre d'heures à la manière italienne, à la manière des infidèles, en bravant les lois de l'islam et en violant les interdits esthétiques de l'époque. Un véritable crime puisque – chose impensable dans l'Istanbul du XVIe siècle – cet impie avait osé introduire la perspective dans ses miniatures et, comble de l'infamie, «peindre, comme en Europe, le visage du sultan en grandeur nature, avec tous les détails, comme les païens, comme les portraits que font les chrétiens, qui ne peuvent s'empêcher d'être des idolâtres».

Voilà comment on se retrouve aux enfers. Qui a tué M. Délicat? Commence alors un thriller haletant, une enquête à la Umberto Eco au fil de laquelle s'empoigneront modernistes et traditionalistes, novateurs et conservateurs, dans ce bastion musulman rigoriste où l'islam s'infiltre partout. Jusque dans les ateliers des miniaturistes et dans les encriers des écrivains. Souvenons-nous de l'affaire Rushdie, et nous voyons où Pamuk veut en venir.

Mais son roman est aussi une mine d'érudition qui accumule les réflexions sur la peinture, les intrigues de cour, les tableaux d'époque, avec de multiples courts-circuits entre les violences d'aujourd'hui et les fanatismes d'hier. «Le passé, dit l'auteur du Livre noir, est plus plastique que le présent. C'est un endroit vide, où plus personne ne vit et où on est libre de manipuler la réalité.» De ces manigances, seuls les morts pourraient se plaindre. Mais pas les lecteurs de Pamuk, un illusionniste qui sait si bien gamberger, si bien mentir pour dire à ses contemporains leurs quatre vérités.

André Clavel, Le Temps, 1er décembre 2001


majeanne a écrit:
Je termine "Mon nom est rouge" que j'ai aimé malgré quelques longueurs je trouve.

Pamuk insiste trop à mon sens sur cette rivalité entre la traditionnelle école persane de peinture et la nouvelle façon
italienne de peindre. J'ai eu le sentiment qu'il voulait enfoncer l'argument dans mon crâne à coup de massue.

Ceci dit j'ai pris un réel plaisir à ces courts chapitres choisissant chaque fois un narrateur différent, personnage de l'histoire ou même objet, couleur....

L'écriture est belle, simple, fluide.

Même si la connaissance du coupable de l'assassinat de l'enlumineur ne m'importait guère, la longue recherche du coupable  à travers le ressenti de tous ces narrateurs était passionnante. Les multiples digressions sous forme d'histoires nous renseignant abondamment sur cette culture ottomane du XVI° siècle.

J'ai été un peu agacée par le personnage de la belle Shékuré qui ne sait pas trop ce qu'elle veut et qui laisse les circonstances décider pour elle. Mais n'oublions pas l'époque et la condition de la femme.

Cette façon de peindre, ce cadre rigide et figé, cette façon de trouver la beauté dans un effacement total de l'artiste, cette conclusion même de la vie du peintre par la cécité qui en résulte et qui est même parfois choisie est un monde à l'opposé de celui que nous connaissons du culte de la personnalité.
Peut être avons nous à trouver un équilibre entre les deux et peut être est ce aussi l'un des messages de Pamuk.

Bref une lecture à côté de laquelle il ne faut pas passer, à la fois pour l'intérêt du fond et l'originalité de la forme.  sunny

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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Jeu 7 Sep 2017 - 21:32

Je me souviens maintenant de ce topic. Tu as bien Petit Faucon d'avoir enrichi ce topic. Les commentaires de Cat et Majeaunne sont très intéressants et méritent d'être redécouverts. Very Happy
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Ven 8 Sep 2017 - 14:55

Oui, elles ont été plus prolifiques que moi, plus courageuses, aussi sunny .

Depuis mon dernier message, j'ai lu aussi Le château blanc, et je suis sortie assez mitigée de ma lecture, probablement trompée par la présentation de la 4e de couverture, qui dit ceci :
Le narrateur est un Italien de vingt ans, féru d'astronomie et de mathématiques. Capturé par des marins turcs et jeté dans la prison d'Istanbul, il se dit médecin, et est offert comme esclave à un hodja, un savant. Le maître oriental et l'esclave occidental se ressemblent de manière effrayante, éprouvent une méfiance immédiate l'un pour l'autre. Mais ils ne se séparent pas, vivent ensemble, travaillent ensemble, quotidiennement, d'abord sur la pyrotechnie, ensuite sur une horloge, enfin sur une redoutable machine de guerre pour Mehmet IV, dit le Chasseur, sultan de 1648 à 1687. Ensemble encore, ils contribuent à l'éradication d'une épidémie de peste. Tantôt dominant, tantôt dominé, des années durant, chacun raconte sa vie à l'autre. Puis les deux doubles doivent s'engager, avec leur machine de guerre, dans la désastreuse campagne polonaise. Mise à l'essai sur un château blanc, la machine ne fonctionne pas. Craignant pour sa vie, le Maître usurpe l'identité, la personnalité et le passé du narrateur. Celui-ci reste à Istanbul, devient le Maître.

Le problème c'est que tout le bouquin est résumé ici, et que le ton du livre n'est pas celui d'un livre d'aventures (à la Amin Maalouf par exemple), mais plutôt un conte philosophique sur l'identité, la gemellité ou le double : pourquoi suis-je ce que je suis ? qu'est-ce qui me distingue d'un autre ?
Le livre est assez lent et plutôt introspectif, avec beaucoup de répétitions, ce qui donne au livre un rythme lancinant.
J'ai pensé au Désert des Tartares de Buzzati, car dans ce livre le temps passe très lentement et on le sens passer, vraiment.

Je recopie un avis trouvé sur un blog qui résumé bien mon ressenti :
Ce roman est inégal et je rejoins la plupart des avis qui m'ont précédé. C'est le genre de roman que j'aurais voulu adorer. Il possède de belles qualités et rappelle certains contes philosophiques qui ont tant plu en France au 18ème siècle. Dans cette fable, c'est la rencontre entre l'Orient et l'Occident qui est dépeinte, ou bien tout simplement une image contrastée de la Turquie actuelle. Même si l'on reste dans un univers fictif, il est tout de même question de Mehmet IV. Le roman pose sans doute les bonnes questions sur l'identité, sur l'écriture aussi. L'atmosphère reste envoûtante. Le passage où les deux personnages sont concentrés sur l'élaboration d'une arme ressemble vraiment à un huis-clos. Pourtant l'on s'ennuie parfois. L'on s'essouffle malgré les bonnes idées et le sujet, qui pourrait apparenter ce texte à un roman d'aventure.
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Ven 8 Sep 2017 - 16:46

Merci pour cette présentation Petit Faucon. Ce résumé me parle étrangement. Je ne sais si j'ai lu un roman similaire ou est-ce le même scratch . En tout cas l'histoire du Maître qui prend l'identité du narrateur et leur parcours commun me dit quelque chose. Il me rappelle aussi un roman de Tonino Benacquista qui traite du sujet identitaire "Someone else".
C'est le genre de roman qui a tout pour plaire comme le dit le commentaire. Effectivement accrocher le lecteur reste une question très délicate.
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Ven 8 Sep 2017 - 17:27

C'est vrai que le thème de la substitution d'identité est assez fréquent, je crois que c'est le thème aussi du Bouc émissaire de Daphné du Maurier qui est lu en ce moment par certaines forumeuses ...

En revanche je n'ai pas lu le roman de Benacquista dont tu parles.

Pamuk dit qu'en écrivant Le château blanc il voulait parler de l'identité (il a un frère aîné), et du sentiment d'être excentré ou déclassé en temps que civilisation, sentiment qu'il retrouve chez Dostoïevsky.
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Jeu 14 Sep 2017 - 20:04

Dans le journal d'ARTE on parle en ce moment d'Orhan PAMUK Very Happy; Il est invité à parler de son dernier livre, cette chose étrange en moi. Arrow
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Ven 15 Sep 2017 - 16:15

Oh merci Ysabelle ! c'est super gentil d'avoir posté ici, mais je n'ai pas vu ton message hier soir sunny .
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   Ven 15 Sep 2017 - 16:24

Il doit être en "tournée" en France actuellement car il était lundi soir invité de Laure Adler sur France Inter dans L'Heure Bleue
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MessageSujet: Re: Ecrivains turcs   

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